back
Journal Express de Pela Ravalitera

Ambohipotsy, la colline blanche hantée
Le nom du village d'Ambohipotsy, la colline blanche dans la ville haute de la capitale, date d'avant la conquête d'Analamanga (Antananarivo) par les aïeux d'Andrianampoinimerina. Vu d'Alasora, premier berceau de la dynastie et de ses environs (Ambohijanaka, Ambohijoky, Antsahadinta...), ce dôme blanc, arrondi et longtemps dénudé est inculte.

Il est aussi soupçonné d'être un lieu hanté par des génies malfaisants. L'été, les réverbérations émanées de sa surface lorsque le soleil est à son zénith, ravivent la crainte et les appréhensions des habitants les plus proches. On le désigne seulement en, fléchissant l'index comme pour les lieux sacro-saints.

Personne avant Andrianampoinimerina ne s'intéresse à l'endroit. Des fissures de la pierre sortent de hautes herbes à feuilles tranchantes. Des chiens et chats sauvages la peuplent. Ils se nourrissent de dépouilles des condamnés qui y sont exécutés et dont les corps ne sont pas repris par leurs familles. Car Ambohipotsy sert depuis ce roi de place d'accomplissement des hautes œuvres à la sagaie. Il est choisi de par son isolement (à l'époque) et surtout à cause de sa situation géographique au sud du Rova.

De tradition, on y jette toutes impuretés et immondices, notamment les objets ayant appartenu à un mort, tels que oreillers, nattes... D'où son nom «Ampanarianondana», «où l'on jette les oreillers». L'émanation de mauvaises odeurs est balayée par le vent de l'ouest. Non loin du versant est, se trouve une petite cuvette dénommée Andohamandry. C'est un creux tapissé d'une exubérante multitude d'herbes sauvages, de petits arbrisseaux à épines crochues et de lianes grimpantes à feuilles et fleurs charnues. C'est également le repaire inviolable de chiens et chats sauvages.

Sous Andrianampoinimerina et Radama, les condamnés à mort, hués ou maudits par la foule, sont brutalement entraînés sur un petit chemin appelé «Sentier de la mort» vers le point culminant de l'extrême sud du mamelon. Chemin faisant, les gens par vengeance ou simple méchanceté les lapident. Epuisés et souvent sans connaissance, ils subissent sans le sentir leur mort.

Sous Ranavalona 1ère, de nombreux chrétiens qui ne veulent pas renier leur foi, y sont exécutés sous son ordre. La plus célèbre de ces martyres est Rafaravavy dite Rasalama, formée par la mission protestante anglaise. C'est la cause de sa perte, car la reine précise dans son jugement «... puisqu'elle préfère les Vazaha à moi, sa souveraine». Vingt ans plus tard, la Mission protestante édifie un temple sur le lieu de son exécution.

En 1895, tout au début de la conquête de la Grande île par les troupes françaises, la tête de colonne du général Duchesne pour s'emparer des environs du Rova, fait irruption par le flanc est d'Ambohipotsy, entre Andohamandry et le Temple car c'est un endroit isolé et sans surveillance. Les soldats français y rencontrent des esclaves paniqués à la suite du bombardement provenant d'Ambohidempona et qui se réfugient dans les broussailles. Croyant à une soumission, les officiers jettent des pièces de monnaie à leur intention. Quelques-uns instinctivement en ramassant tandis que d'autres, très effrayés, se sauvent pour se fourrer dans les touffes d'herbes.
En 1917, Ambohipotsy et Andohamandry servent de lieu d'entraînement à l'escalade et à la bataille pour les jeunes recrues malgaches engagées pour prendre part à la grande guerre de 1914-1918. On les y fait creuser des tranchées, tirer des wagonnets chargés de terre pour élever des monticules de défense, s'exercer au tir, monter une côte abrupte...

Le tracé de la route qui traverse la ville haute, aboutit depuis l'occupation française jusqu'à Ambohipotsy pour contourner son flanc et descendre ensuite en pente douce vers Soanierana, quartier où stationnent les gros éléments de l'armée française. Là aussi se trouve une gare de chemin de fer.

La même année, une campagne de recrutement est menée dans tout l'Imerina et en pays betsileo pour «faire la guerre en Europe», «aller au-delà de la mer», «voir les pays des Vazaha». Les jeunes recrues, colonne par quatre, sont dirigées vers la gare de Soanierana en empruntant la route d'Ambohipotsy.

Des mesures sont prises pour qu'ils ne sortent de la ville qu'au coucher du soleil pour éviter l'affolement des mères en larmes, déjà assemblées autour du centre d'hébergement. Mais cela ne les empêche pas de former une escorte des deux côtés de la colonne. Un enfant sur le dos, de petits colis de provision sur la tête, elles sanglotent ne sachant si elles reverront jamais leurs fils.

Pela Ravalitera